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Crise politique et contestation sociale : la France peut-elle encore peser à l’international ?

par Abdoul KH.D. Dieng - 09 Sep 2025 -
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L’instabilité politique en France, marquée ces dernières années par une succession rapide de Premiers ministres et par une atmosphère de fragilité institutionnelle, traduit une difficulté profonde du système politique français à maintenir une continuité de l’action publique dans un contexte de pressions sociales, économiques et géopolitiques inédites. Traditionnellement, la Ve République avait été pensée pour offrir une stabilité renforcée par rapport aux régimes précédents, notamment grâce à un exécutif fort et à la figure présidentielle incarnant la continuité de l’État. Pourtant, la multiplication des tensions internes et la volatilité de la vie politique traduisent une crise de confiance à la fois dans les institutions, dans les partis, et plus largement dans la capacité du pouvoir à répondre aux attentes de la population.


Ce phénomène d’instabilité ne se limite pas à une querelle de personnes ou à une simple alternance politique : il s’agit d’une crise structurelle qui se manifeste à travers une défiance généralisée envers la classe dirigeante, un morcellement du paysage partisan, une montée des mouvements sociaux imprévisibles et parfois violents, et une difficulté croissante à trouver des compromis dans une société fragmentée. Les Premiers ministres se succèdent rapidement, et chacun se heurte à une double contrainte : répondre à des attentes sociales divergentes et maintenir une crédibilité internationale dans un contexte où la France est scrutée comme puissance moyenne mais historiquement influente au sein de l’Europe et du monde.


Sur le plan européen, cette instabilité affaiblit la capacité de la France à peser dans les grands débats stratégiques. Face à une Allemagne en difficulté économique mais institutionnellement stable, et à des pays de l’Est affirmant de plus en plus leurs intérêts, Paris donne l’image d’un partenaire incertain, trop absorbé par ses convulsions internes pour définir des lignes directrices claires. Or, l’Union européenne est entrée dans une phase de repositionnement marquée par la guerre en Ukraine, la nécessité de redéfinir son autonomie stratégique, et les négociations permanentes sur la transition énergétique, la sécurité collective ou encore la relation transatlantique. Dans ce contexte, un pays qui change de cap trop fréquemment perd en crédibilité, car ses partenaires hésitent à investir du capital politique dans des accords ou initiatives dont ils craignent qu’ils soient remis en cause au gré des recompositions internes.


À l’échelle mondiale, cette image de fragilité accentue le sentiment que la France est en déclin relatif. Alors que les puissances émergentes — Chine, Inde, Brésil, mais aussi Turquie ou pays du Golfe — redessinent progressivement les équilibres mondiaux, les États européens qui n’offrent pas de constance politique peinent à rester des pôles d’influence. La France conserve des atouts structurants : siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, puissance nucléaire, réseaux diplomatiques mondiaux, industrie de défense performante, et rôle moteur dans certaines initiatives multilatérales. Mais ces atouts risquent d’être perçus comme sous-exploités ou en décalage avec une gouvernance interne qui peine à tenir la distance. Si la France ne parvient pas à stabiliser son leadership politique, elle risque de voir son statut se réduire progressivement à celui d’une puissance régionale limitée, influente surtout par son poids militaire en Europe et en Afrique, mais incapable de façonner l’ordre international à long terme.


L’un des dangers majeurs réside dans la répétition de mouvements sociaux massifs et imprévisibles. L’épisode des Gilets jaunes avait montré la capacité de mobilisation spontanée autour de revendications sociales et fiscales, traduisant une colère diffuse mais profonde contre un système perçu comme déconnecté. La menace de nouveaux mouvements tels que « bloquons tous », inspirés par la même logique de rupture, pourrait relancer une séquence de paralysie nationale. Ces épisodes fragilisent non seulement la gouvernance interne, mais ils sont également scrutés de près par les acteurs étrangers qui interprètent ces crises comme un affaiblissement structurel de l’État français. L’idée d’une France ingouvernable revient régulièrement dans les médias internationaux, ce qui pèse sur son attractivité économique, sa capacité à attirer des investissements, et même son rôle comme moteur d’intégration européenne.


La perspective d’un déclin français n’est pas inéluctable, mais elle est alimentée par plusieurs dynamiques convergentes : fragmentation politique, polarisation sociale, faiblesse de l’ancrage des partis traditionnels, montée des extrêmes, et difficulté à produire un consensus national autour des grands choix stratégiques. Si ces tendances se prolongent, la France pourrait connaître une érosion progressive de sa place internationale. Ce déclin ne serait pas brutal, mais il se manifesterait par une marginalisation relative dans les négociations européennes, un affaiblissement de sa voix dans les forums internationaux, et un repli sur la gestion des crises intérieures au détriment de l’initiative extérieure.


Cependant, il existe aussi des perspectives de rebond. L’histoire montre que la France a souvent traversé des périodes de turbulence avant de retrouver un cap plus solide. Si les élites politiques parviennent à restaurer un minimum de confiance à travers des réformes lisibles et une pédagogie plus claire vis-à-vis des citoyens, si une nouvelle génération politique émerge avec la capacité de dépasser les fractures actuelles, alors le pays pourrait convertir ses atouts diplomatiques, militaires, technologiques et culturels en une nouvelle stratégie d’influence. Le défi est de taille : il s’agit de réinventer un contrat social interne tout en restant crédible dans un monde en recomposition rapide.


Ainsi, la France se trouve à un carrefour historique. D’un côté, l’instabilité politique actuelle et la menace de mouvements sociaux de grande ampleur alimentent un risque réel de déclin relatif. De l’autre, une sortie par le haut reste possible si cette crise de gouvernance devient l’occasion d’un aggiornamento politique, institutionnel et social. Ce qui est certain, c’est que dans le contexte de rivalités accrues entre grandes puissances, une France affaiblie ou paralysée perdra mécaniquement de son influence. Les prochains mois, marqués peut-être par de nouvelles mobilisations sociales, seront donc décisifs pour savoir si la dynamique en cours s’installe dans la durée ou si un nouveau cycle de stabilisation peut s’amorcer.


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