Israël a récemment multiplié ses frappes en dehors de ses frontières, visant notamment la Syrie, le Yémen, l’Iran et, plus récemment, le Qatar. L’attaque menée à Doha en septembre 2025, officiellement dirigée contre des infrastructures liées au Hamas, a provoqué un séisme diplomatique. Le Qatar n’est pas un État anodin dans le paysage régional : il abrite la base d’Al-Udeid, l’une des plus importantes installations militaires américaines au Moyen-Orient, et joue un rôle de médiateur reconnu dans plusieurs conflits, notamment israélo-palestinien. Le fait qu’un allié des États-Unis ait été bombardé par un autre allié de Washington met en lumière la complexité et les contradictions de l’architecture de sécurité régionale.
Washington a confirmé avoir été informé de l’opération, mais sans la coordonner. Donald Trump, revenu au pouvoir, a exprimé son mécontentement et demandé des explications. Cet épisode révèle les limites de l’influence américaine : même prévenue, la Maison-Blanche n’a pas pu empêcher une attaque sur le territoire d’un partenaire clé. Pour Doha, cette situation est inacceptable. D’un côté, le pays veut préserver son rôle diplomatique et sa coopération militaire avec les États-Unis ; de l’autre, il doit défendre sa souveraineté et montrer à sa population qu’il ne tolère pas d’ingérence étrangère.
Les conséquences de cette frappe sont multiples. Sur le plan diplomatique, le Qatar a dénoncé une violation grave de son intégrité territoriale et plusieurs gouvernements ont réclamé des enquêtes internationales. Sur le plan économique, l’incident a provoqué une brève volatilité sur les marchés du Golfe et mis en lumière la vulnérabilité des États de la région, même ceux qui paraissaient protégés par leur alliance avec Washington. Plus délicat encore, l’attaque risque de fragiliser les pourparlers de cessez-le-feu ou d’échanges d’otages, souvent facilités à Doha. Si les interlocuteurs ne se sentent plus en sécurité, le rôle de médiateur du Qatar pourrait être durablement compromis.
Face à cette situation, Doha dispose de plusieurs options. Un basculement total vers la Russie reste improbable à court terme, car la présence militaire américaine assure une protection difficile à remplacer. En revanche, un rééquilibrage paraît plausible. Le Qatar entretient déjà des relations économiques et politiques croissantes avec Moscou et Pékin. La Russie, en particulier, a saisi l’occasion pour se présenter comme une puissance prête à défendre plus fermement ses partenaires. Ce jeu de diversification permettrait à Doha d’envoyer un signal clair : les alliances ne sont pas figées et la protection américaine n’est plus considérée comme suffisante.
La comparaison entre la fiabilité américaine et la stratégie russe est instructive. Les États-Unis disposent d’une puissance matérielle inégalée dans la région, mais ne peuvent ou ne veulent pas toujours empêcher les initiatives de leurs alliés. La Russie, de son côté, offre un soutien diplomatique et politique plus constant à ses partenaires. Pour Doha, la meilleure stratégie semble donc être la diversification : renforcer ses liens avec Moscou et Pékin tout en conservant l’ancrage sécuritaire américain.
Derrière cette crise se cache une question plus large : qui peut aujourd’hui être considéré comme un véritable partenaire stratégique ? Israël a montré qu’il était prêt à frapper même un État allié des États-Unis s’il juge ses intérêts menacés. Washington a démontré qu’il ne contrôlait pas toujours ses alliés, même lorsqu’il en allait de la sécurité d’un autre partenaire clé. Dans ce contexte, le Qatar et d’autres pays de la région pourraient être tentés de chercher des garanties ailleurs, élargissant ainsi le rôle de puissances comme la Russie ou la Chine au Moyen-Orient.
Cette frappe n’est donc pas un simple incident militaire. Elle met en lumière les contradictions et les fragilités du système régional. Elle pose la question du droit international, puisque frapper un État souverain sans mandat revient à violer les principes de la Charte de l’ONU. Elle révèle aussi les limites d’un ordre dominé par Washington : si les alliés américains se sentent insuffisamment protégés, ils auront tout intérêt à diversifier leurs appuis. Trois scénarios se dessinent alors : soit la diplomatie reprend le dessus avec des garanties concrètes offertes à Doha, soit le Qatar diversifie progressivement ses alliances en direction de Moscou et Pékin, soit la logique d’escalade l’emporte et entraîne une recomposition brutale des rapports de force au Moyen-Orient.
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