Alors que l’été s’achève dans une quiétude apparente, une onde de choc a parcouru le pays à la suite des déclarations pour le moins fracassantes du ministre de la Santé, qui a formellement demandé aux établissements de santé de « se préparer à la guerre » pour l’année 2026. Cette injonction, sans précédent dans son direct et sa publicité, a jeté une lumière crue sur l’état d’esprit qui anime les plus hautes sphères de l’État. Elle soulève des questions fondamentales sur la situation géopolitique de la France, les intentions du président Macron, la réelle préparation du pays à un conflit de haute intensité et la capacité de son économie à y faire face.
Pour comprendre un tel avertissement, il faut analyser la carte géopolitique mondiale où la France évolue. Le contexte est marqué par une multipolarité agressive et instable. La guerre en Ukraine entre dans sa quatrième année, devenant un conflit d’usure qui grignote les stocks et la patience des Européens, sans issue visible. Les menaces hybrides – cyberattaques, désinformation, manipulations – sont désormais permanentes. Au sud, le Sahel reste une poudrière où l’influence de la France a été largement contestée, laissant place à une présence accrue de puissances comme la Russie via le groupe Wagner, créant un arc d’instabilité direct aux portes de l’Europe. Au Moyen-Orient, la tension est toujours vive, et en Asie-Pacifique, la montée en puissance de la Chine et ses revendications sur Taïwan représentent un risque de conflit global qui aurait des répercussions immédiates pour toutes les puissances occidentales, dont la France. Dans ce paysage, la France, puissance nucléaire et membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, se perçoit à la fois comme une cible potentielle et un rempart. L’OTAN est en recomposition, et la doctrine macronienne d’ « autonomie stratégique européenne » butte sur les réalités des divergences entre partenaires. La France se sent souvent seule, en première ligne, devant anticiper des scénarios qui, hier encore, semblaient du domaine de la fiction.
C’est dans ce cadre qu’il faut interpréter la directive du ministre de la Santé. Se préparer à la guerre, pour un hôpital, cela ne signifie pas former des médecins au combat, mais bien à la médecine de catastrophe. Cela implique de se doter de capacités massives de réserve (lits, matériel, sang, médicaments), de plans d’urgence pour faire face à un afflux soudain de milliers de blessés, que ceux-ci soient civils victimes d’attaques sur le territoire national ou militaires rapatriés d’un front extérieur. C’est un aveu que le système de santé, déjà mis à rude épreuve par les crises sanitaires et les difficultés structurelles, est considéré comme un maillon faible dans la chaîne de résilience nationale. Cette préparation est le signe tangible que l’exécutif prend au sérieux la possibilité d’une escalade majeure, peut-être même d’une extension du conflit ukrainien, ou d’une attaque terroriste d’une ampleur inédite. C’est un message adressé autant à l’intérieur qu’à l’extérieur : à la population, pour instiller une culture de la résilience et peut-être justifier des investissements futurs ; aux adversaires, pour montrer que la France se tient prête.
Mais où peut donc aller Emmanuel Macron dans cette logique ? Le président, en fin de second mandat, construit son héritage. Son discours a radicalement évolué, passant du promoteur d’une « Europe qui protège » en 2017 au chef de guerre en chef en 2025, n’hésitant pas à évoquer l’envoi de troupes occidentales en Ukraine ou à brandir la dissuasion nucléaire comme ultime rempart. Sa ligne est claire : la fermeté et la crédibilité militaire sont les seuls langages compris par des régimes autoritaires. Il pousse pour une Europe de la défense plus intégrée et moins dépendante des États-Unis, mais se heurte au scepticisme de certains partenaires. Macron pourrait être tenté de durcir encore le ton, voire d’engager plus directement l’outil militaire français dans la protection des intérêts vitaux de la nation, que ce soit en Europe de l’Est, en Afrique ou en réponse à une cyberattaque majeure. Son ambition est de positionner la France comme le leader d’une Europe puissance, capable de tenir tête sur l’échiquier mondial. Cette posture, cependant, n’est pas sans risque : risque d’escalade, risque d’isolement diplomatique, et risque de fracture avec une opinion publique qui n’a peut-être pas pleinement conscience de la gravité de la situation.
Car la question centrale demeure : la France est-elle vraiment prête pour la guerre ? Sur le papier, l’armée française est l’une des plus professionnelles et mieux équipées d’Europe. Elle dispose de l’arme nucléaire, d’une force de projection et d’une expertise reconnue. Mais la guerre de haute intensité, telle qu’observée en Ukraine, est une dévoreuse de ressources. Les stocks de munitions, en particulier d’artillerie, sont insuffisants pour soutenir un long conflit. L’industrie de défense, bien que performante, a des capacités de production limitées et ne peut passer à un régime de guerre rapidement. La directive au ministère de la Santé le révèle cruellement : l’arrière, la nation tout entière, n’est pas préparée. Les infrastructures critiques (énergie, eau, transports) sont vulnérables. La société civile, habituée à des décennies de paix, n’a pas la culture de la résilience nécessaire. La préparation est donc très inégale : une armée de qualité mais en nombre limité, face à l’hypothèse d’un conflit prolongé qui exigerait une mobilisation bien plus large de la société et de l’industrie.
Enfin, l’économie française permet-elle de soutenir cet effort ? La réponse est ambivalente. La France est la septième puissance économique mondiale, ce qui lui donne une assise financière certaine. Le budget de la défense a été significativement augmenté, avec la programmation militaire 2024-2030 visant à porter les dépenses à 413 milliards d’euros sur cette période. Cela montre une volonté politique forte. Cependant, l’économie française est structurellement fragile. La dette publique dépasse les 110% du PIB, limitant la marge de manœuvre pour financer un effort de guerre sans provoquer une crise financière. L’inflation, bien que retombée, a laissé des traces et le pouvoir d’achat reste une préoccupation majeure des Français. Une réorientation massive de l’économie vers une économie de guerre, nécessitant des investissements colossaux dans la défense et une priorisation des ressources, se heurterait à des choix sociétaux douloureux et à des capacités industrielles contraintes. La France pourrait-elle, comme le firent les États-Unis en 1942, transformer son appareil productif en quelques mois ? Rien n’est moins sûr. La dépendance énergétique et aux chaînes d’approvisionnement globales représente une autre vulnérabilité majeure en cas de conflit ouvert.
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